Choisir les essences pour un reboisement réussi : repenser la plantation à l’ère du changement climatique
- jean agosti
- 22 nov. 2025
- 5 min de lecture

Dans toute l’Europe, l’urgence climatique bouleverse la manière de reconstruire nos forêts. Les sécheresses répétées, les incendies et l’arrivée de nouvelles maladies fragilisent des peuplements déjà mis à mal par l’industrialisation. Replanter des arbres est devenu un acte autant écologique que politique. Encore faut‑il savoir quelles essences planter et comment les choisir.
Les experts forestiers insistent : la réussite d’un reboisement dépend d’abord d’une adéquation entre l’essence et son milieu. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) rappelle que l’élément clé d’un projet de plantation est l’harmonisation de l’essence et de la provenance avec la station à planter. Des études récentes menées en France montrent qu’un arbre bien adapté à son environnement présente un taux de survie supérieur de 40 % à un arbre mal choisi. Choisir les bons arbres n’est donc pas un luxe, mais la condition de survie de la future forêt.
Comprendre son terrain : pédologie et climat
Avant de commander des plants, il faut se munir d’une pelle et de patience. Le diagnostic du sol est la première étape de toute plantation durable. Le site d’agroforesterie TriplePerformance rappelle qu’il est utile de réaliser un profil pédologique sur 1 à 2 m pour évaluer la structure et la texture du sol, son niveau d’engorgement ou de drainage et son pH. Un merisier, un frêne ou un noyer supportent mal des sols hydromorphes.
Le climat local et son évolution sont tout aussi déterminants. Les plantes resteront en place plusieurs décennies, et les conditions climatiques actuelles risquent de ne plus être celles de demain. Il est important d’examiner les températures moyennes, le régime de précipitations et les risques de sécheresse estivale ou de gelées tardives. Les orientations (exposition au soleil et au vent) et le relief influencent aussi la croissance : un noisetier peut atteindre 4 m en plaine mais seulement 1,5 m en montagne.
Dans les zones à forte pente ou sensibles à l’érosion, les essences feuillues capables de rejeter de souche offrent un avantage. La FAO souligne que de nombreux feuillus produisent des rejets et permettent de gérer les peuplements en taillis ou en taillis‑sous‑futaie, limitant ainsi les coûts de replantation. Certaines essences sont également capables de fixer l’azote et d’améliorer le sol.
Résister au climat du XXIᵉ siècle
Le choix des essences doit intégrer la résilience au changement climatique. Le guide de la filière bois française rappelle que la résistance aux événements extrêmes (sécheresses, canicules, tempêtes) est devenue un critère essentiel. Des études de l’Office national des forêts (ONF) montrent que des essences comme le chêne pubescent et le cèdre de l’Atlas présentent une capacité d’adaptation remarquable aux nouvelles conditions climatiques.
En Belgique, le projet PlantC teste des essences d’avenir capables de supporter des climats plus chauds tout en garantissant une production de bois et une biodiversité acceptables. Parmi les essences expérimentées :
Cèdre de l’Atlas,
Chênes chevelus, sessiles (provenances méridionales), de Hongrie et pubescents,
Tilleul à petites feuilles (provenance différenciée),
Liquidambar styraciflua et Liriodendron tulipifera,
Pin sylvestre et Pin maritime.L’objectif est d’évaluer ces espèces sur leur adaptation au climat futur, leur résistance aux ravageurs, leur productivité et leur impact sur la biodiversité. La diversification des essences est considérée comme la meilleure stratégie pour préparer les forêts aux incertitudes climatiques.
Essences adaptées à chaque type de sol
Un sol calcaire, argileux ou pauvre ne s’appréhende pas de la même façon. La filière bois française propose quelques repères :
Type de sol | Essences principales | Arguments et adaptation |
Sol calcaire | Chêne pubescent, érable de Montpellier, érable champêtre | Le chêne pubescent présente une résistance exceptionnelle à la sécheresse et prospère en milieu calcaire. L’érable de Montpellier et l’érable champêtre contribuent à la biodiversité et résistent bien au changement climatique. |
Sol argileux | Chêne pédonculé, chêne sessile, hêtre | Le chêne pédonculé et le chêne sessile développent des racines profondes et stabilisent les sols compacts. Le hêtre, exigeant en humidité, prospère sur sols argileux et séquestre efficacement le carbone. |
Sol pauvre | Pin sylvestre, bouleau, robinier faux‑acacia | Le pin sylvestre se distingue par sa capacité à croître sur des sols peu fertiles tout en améliorant progressivement la fertilité du sol. L’introduction d’espèces fixatrices d’azote comme le robinier faux‑acacia peut améliorer la fertilité des sols pauvres. |
Ces suggestions doivent être adaptées en fonction de la station et du climat. La FAO fournit des listes d’espèces tolérant des conditions extrêmes : les frênes (Fraxinus spp.), saules (Salix spp.) et certains eucalyptus supportent les inondations périodiques, tandis qu’Acacia spp., Robinia pseudoacacia ou Ulmus pumila tolèrent les sols salins. Pour les sols secs soumis à des hivers froids, les espèces comme Robinia pseudoacacia ou Ulmus pumila sont citées.
Les forestiers se gardent cependant de généraliser. Le rapport du WSL sur les plantations expérimentales rappelle que les essais doivent être répétés sur plusieurs années car la performance d’une essence varie selon les conditions de plantation et les aléas climatiques. Les provenances (origines) de chaque espèce influencent autant que l’espèce elle‑même ; il est donc recommandé de recourir à des plants certifiés d’origine locale ou méridionale selon l’objectif.
Diversité génétique et mélange des essences
Les monocultures rapides ont longtemps séduit pour leur rentabilité, mais elles rendent les peuplements vulnérables. Le guide de plantation québécois note que les plantations uniformes offrent un rendement supérieur et un contrôle complet de la composition, mais qu’elles restent plus vulnérables aux insectes et maladies et réduisent la biodiversité.
L’association d’essences est devenue la norme pour les reboisements. Une diversité génétique élevée augmente la résilience aux stress biotiques et abiotiques. PlantC souligne que les stratégies d’introduction peuvent passer par l’utilisation de provenances méridionales d’essences locales ou de proches espèces méditerranéennes (chêne pubescent, pin maritime) dont le risque d’invasion est limité. L’introduction d’essences exotiques d’autres continents ne doit se faire qu’en parcelles expérimentales et sous surveillance stricte pour éviter toute invasion.
Planifier et entretenir la plantation
Choisir les bonnes essences ne suffit pas : il faut aussi planifier le chantier et assurer le suivi. Le guide de plantation pour la forêt privée du Québec rappelle que le succès d’une plantation dépend des actions réalisées avant, pendant et après la mise en terre des arbres. L’auteur conseille de :
Collecter et analyser l’information : caractéristiques du site, des espèces disponibles, de l’environnement actuel et futur, des objectifs et des moyens du propriétaire.
Planifier chaque étape : préparation du site (contrôle des herbacées, élimination des arbres ou arbustes concurrents), choix de l’espacement et du mélange d’essences, plantation, protection contre les animaux.
Surveiller et entretenir : contrôler la compétition végétale et réaliser des dégagements et des éclaircies régulières. Un éclairage adapté favorise la croissance en hauteur et la formation naturelle de la ramification.
Adapter la sylviculture à l’essence : les feuillus nécessitent davantage de soins (maîtrise des herbacées, protection des plants, tailles de formation) que les résineux.
Lutter contre les espèces exotiques envahissantes : avant toute plantation, il faut contrôler les espèces envahissantes comme le nerprun bourdaine afin d’éviter qu’elles ne profitent des ouvertures du couvert pour se propager.
L’enjeu humain et la vision à long terme
Reboiser ne consiste pas seulement à remettre des arbres en terre ; c’est imaginer une forêt pour les décennies à venir. Les forestiers belges de PlantC insistent sur la nécessité d’expérimenter pour préparer des forêts résilientes et accueillantes pour la biodiversité, tout en tenant compte des risques. Les innovations comme la migration assistée (utiliser des provenances méridionales d’essences locales) ou l’introduction d’essences d’autres continents doivent être mises en œuvre avec prudence, en concertation avec les scientifiques et les gestionnaires.
Au final, choisir des essences pour reboiser signifie observer, écouter et anticiper. En associant une connaissance fine du terrain, des essences adaptées et un suivi attentif, on donne à la nouvelle plantation toutes les chances de devenir une forêt robuste – capable de stocker du carbone, de protéger la biodiversité et de résister aux chocs climatiques. C’est un investissement pour la planète et pour les générations futures.



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